CARTE BLANCHE À JULIE DESPRAIRIES
Cette année, le Plus Petit Cirque du Monde confie la programmation du festival Les Préambulations à Julie Desprairies, chorégraphe passionnée par la danse, l’architecture et les paysages.
Depuis plus de vingt ans, Julie crée des projets in situ, mêlant architecture, ville et paysage. Pour l’édition 2025 des Préambulations et Le Grand Voyage, elle invite des artistes partageant sa démarche – danseuse et danseur, circassienne et circassiens, activiste designeuse, artistes plasticien et jardinier, chanteuse et musicien – à porter leur regard sur Bagneux et à partager leurs pratiques avec les habitantes et habitants. Des rencontres fortuites, joyeuses et intergénérationnelles, au cœur de la ville.
INTERVIEW
Pourriez-vous vous présenter brièvement et nous parler de votre parcours ?
J : Julie Desprairies, je suis chorégraphe avec un parcours atypique. J’ai étudié le théâtre et les arts plastiques et j’ai commencé à créer des spectacles en travaillant sur le mouvement et la mise en scène des corps, d’abord dans des architectures modernes, puis contemporaines. Cela fait plus de 25 ans que je fais ce métier. Depuis une quinzaine d’années, je travaille aussi beaucoup en campagne : j’ai créé des pièces pour une forêt, une ferme, un étang… des contextes ruraux.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de lier création artistique et territoires ?
J : Pour moi, ça a été très vite une évidence. J’avais un fort désir de partager l’art contemporain en dehors des lieux qui lui sont traditionnellement dédiés. Travailler ailleurs me permettait de rencontrer des publics extérieurs au champ artistique et de montrer ce travail de recherche à des non-spécialistes tout en transmettant mon goût pour l’architecture, les lieux, la danse… Il y avait aussi, je pense, une forme d’opportunisme — dans le bon sens du terme : très vite, j’ai pu créer dans des décors magnifiques, avec très peu de moyens. Mon premier spectacle, par exemple, se déroulait dans une carrière à ciel ouvert, en pleine garrigue, quatre hectares de scène et un lac au milieu ! J’ai également pu travailler dans des architectures remarquables, souvent célèbres. Ces lieux m’ont inspirée et m’ont aussi accompagnée dans mon travail, devenant à la fois source d’inspiration et véritables partenaires de création.
En quoi ces paysages ont-ils influencé votre écriture chorégraphique ?
J : Ils ne l’ont pas seulement influencée : ils en sont le point de départ. L’architecture et les paysages dictent l’écriture. Les lignes, les formes, l’histoire de la commande et du chantier, les usages, les matériaux… tout cela détermine le projet chorégraphique. Ils influencent non seulement l’écriture du mouvement, mais aussi tous les choix que doit faire une chorégraphe : la scénographie, la durée du spectacle, le son, la lumière, les costumes, le rapport au public… Tout est guidé par le lieu. Étudiante, passionnée par l’architecture, j’étais guide dans des bâtiments modernes et à l’époque, l’architecture contemporaine était encore assez peu valorisée auprès du grand public, c’était un goût d’initiés. Là aussi, il y avait une volonté de transmission : faire découvrir ce qui me touchait.
Pourquoi est-ce important pour vous d’impliquer les habitants dans vos projets ?
J : Les usages des lieux sont pour moi aussi importants que leur histoire ou leur aspect physique. Quand je parle des « habitantes et habitants », j’inclus au sens large tous les usager·es : les scolaires, les professionnel·les, les personnes qui fréquentent le lieu de différentes manières. Ils m’apprennent autant sur le lieu que les parties de l’architecte. Il est donc essentiel pour moi de rencontrer ces personnes, de les comprendre et, si possible, de les inviter dans le projet. Mes pièces impliquent souvent des personnes rencontrées sur place, car elles portent, dans leur corps, une mémoire liée à l’espace que l’on traverse. Ce ne sont pas des artistes professionnel·les, mais des professionnel·les d’autres choses : de la forêt, de la natation, de l’opéra…
Comment avez-vous imaginé Le Grand Voyage ? Comment vous êtes-vous appropriée Bagneux, son architecture et son patrimoine ?
J : Je m’appuie sur le travail mené par Julia Desfour, chargée de missions urbanisme et patrimoines du PPCM, qui a construit un parcours à travers la diversité des architectures de Bagneux. Ce que j’ai découvert en parcourant les lieux qu’elle avait identifiés, c’est leur grande variété : zones pavillonnaires arborées, parc quasi sauvage, cité des années 30, cimetière géré durablement, architectures contemporaines ou vernaculaires, équipements sportifs, nouveaux centres urbains… Cette pluralité des paysages est très inspirante. Elle reflète l’histoire complexe des périphéries : une couche rurale, puis industrielle, puis résidentielle. Mon travail consiste à mettre tout cela en scène de façon poétique.
Que pensez-vous du programme Patrimoines et Architectures des Périphéries développé par le PPCM et de sa vocation à valoriser les patrimoines, qu’ils soient matériels ou immatériels, de Bagneux et de ses environs ?
J : C’est essentiel. Beaucoup d’habitants de banlieue n’ont pas conscience qu’ils vivent au cœur d’un patrimoine, parce qu’on ne le leur a jamais dit. Certains équipements ont été dévalorisés, alors qu’ils possèdent une vraie qualité architecturale et urbaine. Mais cette qualité est peu connue et n’est pas transmise. Il faut donc réaliser un vrai travail de médiation pour que les habitants se sentent appartenir à une histoire. Quand tu vis en centre-ville, c’est évident : les guides, les livres, les plaques en parlent. Mais dès qu’on s’éloigne des centres… c’est absent des cartes. Ça interroge : qu’est-ce que cela signifie pour les gens qui y vivent ? Notre rôle, en tant que chorégraphes, metteurs en scène ou établissements culturels, c’est aussi de mettre en lumière ces lieux pour en révéler l’intérêt. Il est important de donner des outils pour que les gens se sentent fiers d’habiter là. Sinon, on entretient cette idée fausse que seul le centre-ville a une valeur patrimoniale. Ce programme contribue à réparer cela — c’est fondamental.
Crédit photo : Vladimir Léon