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ZOOM SUR… la Cie Libertivore, portée par Fanny Soriano
INTERVIEW
02/15/2026

En ce début d’année 2026, la Cie Libertivore a été accueillie en résidence au Plus Petit Cirque du Monde pour une durée de deux semaines. Cette phase de création s’est conclue par la première représentation en intérieur de leur spectacle Faune.


À cette occasion, nous sommes allés à leur rencontre pour en apprendre plus sur ce projet, leur démarche de création et la mise en œuvre de ce spectacle.

INTERVIEW


Pour commencer, pourriez-vous nous présenter la Compagnie Libertivore ainsi que votre parcours artistique et professionnel ?


Fanny Soriano : La Compagnie Libertivore existe depuis 2013 sous cette forme, avec moi à la direction artistique. C’est une compagnie qui travaille essentiellement avec le cirque, mais avec un grand penchant pour la danse : c’est vraiment un mélange cirque/danse ! L’une des autres particularités de Libertivore est que je m’inspire énormément de la nature, ou en tout cas de la relation de l’humain au vivant. C’est un peu l’axe artistique général. 

Faune est avant tout un travail d’équipe. Il y a les trois artistes qui sont là : Nina Harper, Camille Guichard et Victoire Godard qui sont très impliquées dans la création et qui donnent beaucoup pour ce spectacle. Il y a aussi Priscila Coste, qui est là pour faire la création lumière, et Benoît Léon qui va faire la tournée avec nous. Il y a également d’autres personnes qui ont travaillé sur ce spectacle : Maya-Lune Thiéblemont aux costumes, Jules Beckman sur la musique, on a aussi des chants sur le spectacle créés par Karine Berny. C’est un gros écosystème avec des gens qui travaillent aussi à la production et c’est important de les mentionner.


Plusieurs créations de la compagnie, telles que Hêtre, Brame et aujourd’hui Faune, explorent des thématiques liées à la nature et à l’animalité. Qu’est-ce qui vous a conduit à inscrire ces questions au cœur de votre démarche artistique ?


FS : En fait, ça correspond vraiment à mes appétences, à mes domaines d'exploration naturels. C'est ce qui me passionne. J’ai grandi dans un environnement assez naturel et je pense que je m’inscris toujours en relation avec l’environnement. Et puis ça me questionne beaucoup donc c’est venu très naturellement.


Faune interroge notre rapport au sauvage et à l’animalité à travers la figure du cerf. Pourquoi avoir choisi cet animal comme symbole central de la pièce ? 


FS : Le spectacle est né après avoir trouvé un bois de cerf en me promenant dans les bois. C’est assez incroyable de trouver un objet comme ça dans les bois. On réalise qu’il y a des animaux tout autour de nous qu’on ne voit pas. Comme, dans beaucoup de spectacles, j’utilisais déjà des branches, des racines, des feuilles, des arbres, beaucoup d’éléments végétaux, cet objet, qui appartient à un animal et qui ressemble en même temps à une branche, m’a fascinée. Je me suis donc interrogée, qu’est-ce que le cerf dans notre culture ? Je me suis intéressée à ça. C’est un animal très représenté depuis l’art pariétal, ça fait partie des premières choses que l’Homme a dessiné. En fait, ça raconte notre histoire et notre relation au vivant dans cette histoire. Au début, il y avait beaucoup d’inspirations des dieux, quand on avait un rapport plus sensible à notre environnement. Petit à petit, c’est devenu un symbole de la royauté, de la domination de l’Homme sur le vivant et sur le cerf. Ça me parle beaucoup. Maintenant ça devient un symbole du vivant fragile et précieux. J’avais envie de raconter les mythes d’aujourd’hui parce que c’est un animal qui est très présent dans nos légendes. 

Aussi, j’avais envie de travailler avec des femmes, trois femmes, qui est un peu le plus petit nombre pour faire une petite harde, et faire un lien entre le cerf qui a été dominé par l’Homme et les femmes qui ont dû être dominées et s’adapter. C’est un endroit de prise d’espace pour moi et une tentative d’harmonie, de remettre en lumière cet animal et l’animalité des femmes qui sont là et leur puissance.


La scénographie de Faune s’articule autour d’agrès bruts et singuliers : des bois de cerf. Comment s’est imposé le choix de ces agrès, et quels enjeux artistiques et techniques soulèvent-ils dans la création ?


FS : Moi je vais parler de la partie artistique et je laisse les filles répondre à la partie technique. En fait c’est un objet qu’on ne peut pas seulement prendre comme un objet. Par exemple, quand on fait du cirque, on peut prendre un agrès comme un agrès, c'est comme un support, on n’y fait pas attention. Là, il y a une âme, et la façon de travailler avec, c’est avant tout de mettre en valeur ce qui résonne naturellement avec l’objet. Il faut parfois en faire moins pour laisser faire ce qui résonne, et trouver cet équilibre entre l’objet qui met en valeur les personnes et les personnes qui mettent en valeur les objets. 


Nina Harper : Moi je trouve intéressant le fait que le bois de cerf soit un instrument de défense. Un élément du corps d’un animal vivant qui est utilisé pour se défendre et pour se battre. Et effectivement, il a des pics, il est dangereux, donc quand on travaille avec il faut vraiment faire attention. Ça peut être un élément qui sublime et qui permet une belle mobilité du corps dans l’air mais ça peut aussi être un élément qui nous menace et qui peut nous faire mal. Je trouve que ça apporte une qualité de travail qui est très humble et à l’écoute de l’objet. 


Camille Guichard : Moi ça me procure un attachement émotionnel avec les bois de cerf et je trouve ça assez joli de ressentir cela dans un objet. 


La représentation de Faune au PPCM marque votre première adaptation du spectacle pour un espace intérieur. Quels sont les principaux axes qu’il a fallu repenser pour cette transposition ?


FS : Déjà ce fut d’augmenter la durée du spectacle. Avant, il durait plutôt 35 min ; maintenant, il dure environ 50 min. Il a fallu ajouter de la matière physique, artistique et de la dramaturgie. Après, c’est un travail de lumière. 


CG : C’est retravailler la structure et les focus aussi. 


FS : Oui, c’est aussi retravailler un peu le spectacle car c’est une écriture qui est extrêmement fine avec beaucoup de couches et ça demande beaucoup de répétitions. Et aussi, les bois de cerf ne sont pas des agrès classiques, les trois artistes n’en font pas leur spécialité. C’est pas encore enseigné dans les écoles de cirque donc c’est beaucoup de travail et de temps. 


NH : Moi je dirais aussi que quand tu joues en intérieur tu as moins l’appui du paysage et tu as besoin de trouver d’autres appuis qui sont parfois plus intérieurs, par rapport à la lumière et ce que ça apporte comme univers. Et ça, ça change comment on vit le spectacle et comment on arrive à trouver des ressources pour l’interpréter. 


Quelles sont les perspectives de développement et les prochaines orientations envisagées pour Faune et pour la Compagnie Libertivore ? 


FS : Alors la suite de Faune on espère une énorme tournée monumentale… 


VG : Au Japon ! 


(rires) 


FS : Internationale, au Japon, au Brésil,... (rires). Mais bon en même temps, le but c’est de pouvoir le tourner en train. Donc il y a cette exigence dans la création, d’avoir très peu d’éléments scénographiques pour être en accord avec des questionnements écologiques du moment. Donc ça fait aussi partie des difficultés de la création et en même temps de la force du spectacle. On a déjà une tournée en salle et en espace publics, ce qui est chouette. Nous, on a envie que le spectacle soit vu, on a envie de le partager. C’est la perspective numéro 1 : partager le spectacle au public et voir ce que ça leur fait, ce qu’ils vivent avec ça. 

On a également d’autres projets avec la Cie, dont un qui s’appelle Phosphène qui sera une déambulation dans la nuit dans l’espace public, et le travail de Faune va nourrir cette création. Et il y a d’autres projets, notamment un projet qui s’appelle Mue, pour lequel je travaille avec une neuroscientifique sur l’importance de l’implication du corps et des sens dans notre rapport au vivant et notre relation à l’empathie… Voilà les prochaines étapes de la compagnie !



Crédit photo : Luna Da Cunha